Le plus dur n’a pas été la mission. Ca a été le retour.
Ce que mon retour du Sri Lanka m’a appris sur l’identité, le sens, et les rôles que nous endossons et qui cachent ce que nous portons.
Note au lecteur : ce texte évoque la guerre, la mort et une période de détresse émotionnelle. Certains passages sont adaptés de mon livre, Par-delà les ténèbres.

Été 2009
À cette époque, je voulais mourir. Ma vie était comme suspendue, en pointillés. Losrque j’y repense, mes souvenirs restent flous : je ne sais plus ce que je faisais de mes journées. Je les regardais passer ; les nuits succédaient aux jours. Je respirais, et c’était à peu près tout. Je ne saurais dire combien de temps cela a duré, hormis les dates de missions restent gravées dans mon calendrier.
… Je n’étais pas suicidaire. Je voulais simplement que cette souffrance s’arrête, comme on éteint la lumière. J’avais cherché le bout de la vie et je l’avais trouvé. Mais De ce que j’avais vu, au bout, il n’y avait rien d’autre que le vide et la destruction.
… Je n’étais pas triste. J’étais dans un vide sidéral : à la fois anesthésiée, et assaillie par des souvenirs qui défilaient sans que j’arrive à ressentir quoi que ce soit, et par des émotions qui n’avaient plus de goût.
… J’avais vu “le bout de l’humain” que François Cheng décrit avec une grande justesse, l’horreur indicible de inhérente à une certaine partie de l’humanité ; l’anéantissement de l’homme par l’homme. (Extrait de mon livre Par-delà les ténèbres, disponible sur Amazon.)
J’avais passé un an au Sri Lanka, pendant la dernière année de la guerre, qui s’est achevée le 18 mai 2009. Je suis rentrée début juillet. Et à vrai dire, le plus dur n’avait pas été le travail de terrain en zone de conflit. C’était le retour.
Quand tout ce qui me tenait a disparu
Pendant la mission, il y avait l’action, la structure, la responsabilité, les décisions à prendre, le tout porté par l’adrénaline. Il y avait une raison de se lever et un rôle à habiter, sans se poser de questions. Même au milieu de la violence, la mission donnait forme à mes journées et offrait un contenant à ce que je vivais.
De retour chez moi, tout cela a disparu.
Je me souviens que je dormais beaucoup ; je ne dormais jamais assez. J’acceptais des invitations et je les annulais au dernier moment. Mes journées s'écoulaient dans un vide que je ne savais pas expliquer.
On me demandait, presque en passant : « Alors, c’était dur ? »
Que dire ? Que répondre ?
Comment réduire une expérience de la guerre à une phrase que l’on échange au dîner ? Comment commencer à décrire ce qui s’est accumulé en soi, quand on n’arrive pas encore à en formuler la première couche ?
Une nuit, à bord d’un bateau qui évacuait des blessés, j’étais assise à côté de la mort. J’avais tenu la main d’une jeune fille dont les jambes avaient été amputées à la suite d’une explosion. Un peu pour la rassurer, un peu pour me rassurer moi-même. Elle était faible, pâle et calme. Sa mère était auprès d’elle. Comment pourrais-je raconter qu’elle s’est envolée, tout doucement, comme un souffle, pour l’éternité, que ma main n’a pas suffi à la maintenir parmi nous ? Comment expliquer que lorsque sa mère s’est réveillée, elle a posé les yeux sur sa fille ? Nos regards se sont croisés, tous deux noyés de larmes.
À cet instant, nous avons rencontré tout ce qui nous unit sans un mot : deux êtres humains dans la douleur, enveloppés du manteau noir du désespoir, tandis que la mort prenait une vie et la dispersait dans la brise marine.
À l’époque, je ne pouvais pas commencer à démêler ce que je traversais ; je n’avais pas de mots. Ils sont venus bien plus tard, avec la paix, quand j’ai pu me demander quel sens donner à une humanité aussi profonde au cœur de la tragédie. Quel sens peut-il y avoir quand une part de la vie est engloutie, quand ceux qui sont emportés sont nos frères et nos sœurs ?
De retour chez moi, les gens voyaient une femme qui aurait dû être heureuse de se reposer, enfin en sécurité. À l’intérieur, je faisais face à un magma en ébullition dont je ne parlais pas encore la langue.
Je me révoltais contre leur incapacité à comprendre. Je me révoltais contre l’idée de revenir à une vie « normale », qui me paraissait d’une vacuité insupportable, au milieu de gens qui n’avaient pas vu ce que j’avais vu.
Le soulagement de repartir
Une part de moi gardait encore un peu de lucidité, assez pour penser qu’il existait peut-être une issue. J’ai commencé une psychothérapie. Trois mois plus tard, le Comité international de la Croix-Rouge m’a proposé une courte mission au Kenya et en Tanzanie. J’ai été soulagée. À ce moment-là, je sentais que j’appartenais à ce monde. Entre nous, nous savions. Personne n’avait besoin d’expliquer ce qu’il avait vécu. Nous nous reconnaissions dans les silences, et nous respections ceux des autres. Les émotions restaient sous le couvercle, bien sûr ; un magma indéchiffrable, contenu dans une sorte de cocotte-minute. Mais la mission me rendait une structure familière. Elle m’évitait de me retrouver seule avec ce qui me hantait.
Pourtant, une question ne me quittait pas : pourquoi étais-je allée affronter cela ? Personne ne m’avait forcée à partir. Je l’avais choisi. J’avais voulu y aller.
Quand une mission devient un contenant
Avec le recul, je comprends que le retour du Sri Lanka m’avait mise face à moi-même. Un métier, une cause ou une mission peuvent donner un sens profond à une vie. Ils offrent une identité, un sentiment d’appartenance et une place claire dans le monde. Ils peuvent aussi devenir le contenant qui nous protège de la rencontre avec ce que nous portons au plus profond, et qui nous permet de tenir.
Quand ce contenant disparaît, les questions qu’il recouvrait deviennent impossibles à éviter : qui suis-je quand je ne suis plus en mission ? Qui suis-je face aux ténèbres du monde ?
C’est l’une des raisons pour lesquelles le retour peut être si déstabilisant. Le danger extérieur est passé, mais la confrontation intérieure ne fait que commencer. Tout ce qui nous donnait structure et force disparaît : l’intensité, le langage partagé, le sentiment de servir, de sauver des vies. Il reste soi, et tout ce que l’action tenait à distance vous explose enfin au visage. C’est brutal.
Je reconnais des échos de cette expérience dans ce que décrivent certains humanitaires, et peut-être des militaires, à leur retour de mission. Je ne prétends pas que nos expériences soient les mêmes. Chaque contexte, chaque personne et chaque retour est différent. Mais il peut y avoir des points communs : la perte de la structure, de l’appartenance, du sens, et d’un monde où certaines choses n’avaient besoin ni d’être expliquées ni d’être ressenties. Ceux qui ont vu les combats, la destruction pure organisée par des humains, ne peuvent pas l’effacer de leur regard. Cela brise quelque chose de si profond que toute tentative de le décrire le réduit. Souvent, je me revois au fond d’un abîme ; le lieu m’est si familier, si présent. J’y retourne de temps en temps. Désormais, je connais le chemin pour y entrer et pour en sortir.
La même question peut se poser dans des circonstances moins extrêmes. Elle peut surgir quand on quitte une vocation, un poste de direction, une entreprise, une cause, un mariage, ou n’importe quelle identité autour de laquelle la vie s’était organisée. Quand le rôle tombe, le sens peut tomber avec lui, et nous cherchons un sens, un but. Où est-il, s’il n’est pas dans notre rôle ?
La tentation est de combler le vide au plus vite : une autre mission, un autre poste, un autre projet, une autre identité. C’est exactement ce que j’ai fait. Pourtant, le vide contient peut-être une question à laquelle on ne répond pas en changeant de structure : qu’est-ce que cette perte nous demande de voir en nous ?
Une confrontation implacable avec soi-même
La première expérience qui a vraiment changé mon regard et commencé à me sortir de ces ténèbres a été la méditation Vipassana. Un ami m’en avait parlé. J’ai regardé la vidéo de présentation et je n’ai presque rien compris à ce que disait S. N. Goenka. Pourtant, je savais que je devais le faire. La retraite a été extraordinairement difficile. Ce fut une confrontation implacable avec moi-même. Mais quelque part dans cette confrontation, j’ai trouvé la paix. À la fin, je me sentais à la fois vidée et neuve. Le ressentiment et la colère s’étaient desserrés. Ce n’était pas du tout une conclusion intellectuelle dont je me serais convaincue. Quelque chose s’était déplacé dans mon corps et avait commencé à défaire quelques-uns des nœuds qui s’y logeaient. Tout n’était pas résolu, loin de là. Mais j’avais trouvé le chemin, la direction.
J’ai compris que la réponse que je cherchais ne serait pas une explication unique de la guerre, ni de la raison pour laquelle j’avais choisi d’y aller. La réponse se trouverait dans le voyage lui-même : à travers la méditation, le corps, l’énergie, la conscience et les dimensions invisibles de la vie. Ce voyage allait durer quinze ans.
Le sens ne revient pas sous sa forme d’avant, il naît d’une conscience nouvelle
Aujourd’hui, je sais qu’il y a plus dans la vie que ce que l’on veut nous faire croire. Voyez-vous, en Occident, on nous apprend à nous servir de notre volonté, de notre mental, à construire, produire et consommer toujours plus, et à apprendre ce que l’école nous dit d’apprendre. Ces capacités ont de la valeur. Mais quand elles deviennent nos seuls instruments, elles peuvent nous couper de quelque chose d’essentiel. Notre essence n’est pas un rôle ; ce n’est pas quelque chose que l’on trouve en achetant et en consommant. C’est le lieu du cœur, de la vérité intérieure, et de notre appartenance à quelque chose de plus grand que l’identité que nous nous sommes construite.
Quand nous commençons à comprendre que nous faisons partie du vivant, et non que nous en sommes séparés, le sens que nous pensions avoir perdu peut revenir sous une autre forme. Il ne dépend plus d’un titre, d’une organisation ou d’une mission en particulier. Il devient beaucoup plus vaste, plus silencieux, et plus profondément aligné avec qui nous sommes, pour peu que nous acceptions de le voir.
Cela ne rend pas acceptable ce qui s’est passé. Cela ne transforme pas la souffrance en jolie leçon, ni la tragédie en histoire spirituelle avec une fin bien rangée. Cela veut dire que ce que nous avons traversé n’a pas à rester seulement destruction. Cela s’inscrit dans quelque chose de bien plus grand que nous et que nos vies.
La perte de sens peut devenir une invitation à découvrir d’où venait ce sens au départ. Était-il entièrement porté par le rôle ? Par le fait d’être utile ? Par l’appartenance à un groupe ? Par l’intensité et l’adrénaline ? Par le service de quelque chose de plus grand que nous ? Et si cette structure extérieure a disparu, quelle part de sa vérité pouvons-nous intégrer plutôt que recréer ?
Le monde humanitaire n’a jamais été simplement un travail pour moi. Il faisait partie de mon chemin, peut-être même de mon destin. Mais son sens le plus profond ne se limitait pas aux missions elles-mêmes. Il m’a ouvert la porte du sens de la vie : au-delà des ténèbres, nous pouvons faire l’expérience d’un but plus profond, qui ressemble à la vérité, d’une réalité plus vaste dont seule la spiritualité parle.
J’ai aujourd’hui tendance à penser que la spiritualité n’est rien de moins que la vie réelle elle-même, et une manière de la vivre.
C’est ce voyage que je raconte dans Par-delà les ténèbres : de la guerre et de la rencontre avec l’abîme, vers une compréhension plus profonde et une vraie rencontre avec tout ce qu’il y a de beau sur cette terre. Le livre est disponible sur Amazon .
Si vous êtes humanitaire, en mission ou de retour du terrain, et que ces lignes font écho à ce que vous vivez, vous n’avez pas à traverser ce passage sans soutien. J’accompagne les (ex) humanitaires dans ce retour à soi - vous pourrez trouver les détails ici.



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